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Paulino-Neto-Brigitte– Os Anjos,À Traduire De Toute Urgence. Alors nº1,Dec.2001
Une femme qui prend feu dès la première phrase d'un livre, même si le récit est court, c'est comme un appel au secours, une urgence; pas le temps d'apprécier la cause, de démêler le nécessaire de l'accidentel; même dans un roman, si l'on vous dit qu'une femme brûle, il faut faire quelque chose.
Et cependant on serait tenté de laisser faire, de s'attarder à cette beauté d'une femme embrasée, feu déclenché dès l'ouverture, allumé sans explication, si ce n'était la hâte de l'auteur, non pas nécessairement d'extraire son personnage de cette fournaise dramatique, mais au contraire, d'emblée, de creuser la scène comme dans le noir, sans rien certifier, ni que sa narratrice cherche à sauver ou perdre sa mère, ni qu'elle sache démêler ce qu'il en est de son désir secret.
De cette jeune narratrice du récit de la portugaise Teolinda Gersão, Os anjos , (les anges), il en est comme du lecteur: il n'est pas obligé de comprendre. Comme Ilda, l'année de sa première communion, le lecteur peut céder du côté de la compréhension ce qu'il gagne en interprétation. Comprendre naturalise l'événement. L'interprêter ouvre la voie du surnaturel et rend possible, sans mièvrerie, qu'une histoire d'adultère, ce cadavre dans le placard de bien des familles, adopte la hauteur de vue d'un traité des anges.
Ilda observe cette femme, sa mère, qui regarde les flammes de la cheminée « comme si elle voulait tomber dans le feu », qui fait relique de certaine jupe qui sent la fumée; et sans savoir qui est Vulcain, la fille note que le forgeron du village a l'air d'un demi dieu. Comprendre cela, et ce qui fait coïncidence, ce serait admettre la métaphore, que la mère est une femme brûlée de l'intérieur. Ilda répertorie au contraire chez sa mère tous les éléments d'un diagnostic réaliste de la folie: yeux vides, regard aveugle, fugues, catalepsie, tentatives de suicide. « Surveille ta mère, sinon il arrivera un malheur » commande le père dans cette famille déboussolée où l'on dirait que la capacité d'amour, dont chacun donne pourtant des preuves, s'est mal engagée, en des voies sans issues, une énergie sans contrôle, prompte à ruiner au lieu de rassurer.
Le village, le canton, la région rurale ne sont pas précisés. C'est un récit claustrophobe, où l'église borne l'horizon des consciences, les bonnes âmes comme celles des égarés. Concernant la mère, le mot maladie vient tard, bien après que les symptômes ont été posés, comme pour ménager quelqu'espoir de retrouver celle dont une photo témoigne, image de gaité, de beauté, de liberté, d'avant quelque catastrophe non élucidée. Cette image est, dans sa force vive, semblable au village du grand-père paternel qu'un barrage a inondé: déserté, inaccessible, mais demeuré intact sous le cataclysme artificiel. Ce cataclysme, quel a-t-il été pour la mère? dans le détail, nous ne le saurons pas. Simplement, le récit creuse autour de cet événement, il creuse profond autour de ce noyau dur, noyau gardé secret car tel est le secret du style.
Du reste, ce que renferme ce secret, la narratrice d'Os anjos , ne cherche pas à le dévoiler. Ilda est cette écolière médiocre, ce bonnet d'âne au fond de la classe à qui ne profite aucune explication; à qui le monde demeure opaque, crypté, incompréhensible, comme si ce monde codé la destinait, elle qui n'y comprend rien, non à cette sorte de savoir où n'entre pas le fait de comprendre, mais à cet autre sorte qu'on appelle illumination, où comprendre advient sans savoir.
« Os anjos » compte moins de cinquante pages. Les éditions Dom Quixote où il fut publié en l'an 2000 le donnent légitimement pour un roman, ce qu'il est par l'ambition, et non pour une nouvelle. Ce jugement d'éditeur vaut pour cette architecture redoutable, trame serrée; il marque aussi une heureuse émancipation à l'endroit de cette obsession des formats, où les genres - théâtre, danse, cinéma, littérature - doivent, à de rares exception près, obéir à un calibrage donné, soit qu'il corresponde à ce qui est supposé supportable en matière de gestion de temps; soit qu'on y suggère un « rapport qualité-prix » favorable au « consommateur » d'émotion.
Publié en 1982, plusieurs fois réédité, « Paisagem com mulher e mar ao fundo » (Paysage maritime et femme en toile de fond) n'est pas un gros volume non plus. Le rythme obsédant de sa langue y est cependant assez dense, comme si l'air lui manquait, pour produire chez le lecteur le malaise durable de ces existences d'avant les événements de 1974, lorsqu'il fut mis fin, dans la métropole portugaise, à ce huis-clos d'une dictature doublée d'une guerre coloniale. Placé en exergue, on lit l'avertissement suivant, signé de l'auteur née et grandie sous l'ancien régime fasciste: « A la page 78, la définition d'architecture ainsi que la phrase « les villes comme fruits pourris... » sont de Le Corbusier, la page 131 comprend un passage des Mémoires de Raul Brandão. Le reste du texte n'est pas de moi non plus. De diverses manières il a été dit, hurlé, rêvé par nombre de gens, et c'est pourquoi je le rend, à peine mieux ordonné sous cette couverture cartonnée, à qui le reconnaîtra pour sien. ». Cette réserve, qui jette le soupçon non seulement sur l'idée de la propriété littéraire, mais aussi quant à la légitimité d'user d'une voix singulière pour relayer la voix de la communauté, explique pour une part pourquoi la romancière, née en 1940, ne donnait son premier livre qu'en 1981; qui plus est sous un titre, si l'on peut dire, éloquent: « O Silêncio ».
Aujourd'hui en retrait de l'université, où elle enseignait la littérature allemande et comparée, elle est en mesure d'accomplir ce désir d'écriture dont elle révélait il y a peu, à Genève, lors du dernier salon du livre où le Portugal était hôte d'honneur, qu'elle l'avait éprouvé depuis toujours.
A ce jour, un seul roman de Teolinda Gersão, « le cheval de soleil », paru au Portugal en 1989, a été traduit, chez Flammarion. Teolinda Gersão n'est pas pressée. « Malgré tout, quelque part, quelqu'un entendra la musique du clavier d'ordinateur sur lequel nous jouons, même si cela advient tard, en différé, après que nous n'y seront plus. » déclarait-elle à la presse.
Dans « Os anjos », la jeune Ilda feuillette un almanach comme elle regarde le monde: en analphabète divertie par une succession d'images. Jusqu'au moment de la révélation: les yeux de l'enfant qui vont et viennent des images aux lettres et des lettres aux images; les lettres qui s'agglutinent en gerbe, en botte; les gerbes formant mots, devenant choses; ces choses que sont les mots devenues soudain pareilles; un autre monde, celui des signes, qui apparaît sous son oeil décillé, et la conscience de l'impossibilité à revenir en arrière d'une telle expérience. Ce n'est pas seulement à la lecture que cette jeune narratrice vient d'être initié, c'est au déchiffrement du monde.
Parmi les anges, dont Teolinda Gersão enseigne qu'il est tant d'espèces, celui qui vint à Marie n'apportait pas d'émerveillement plus grand que celui-ci.
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