Les mots et les anges de l'enfance


Les mots et les anges de l'enfance

Les Anges se présente comme un récit intérieur vif et tenace, marqué par une brièveté (moins de quarante pages) qui ne lui ôte en rien son intensité ; non que la brièveté en soi puisse être un gage de qualité (la nouvelle, on le sait, est un art à part entière et l'on pardonne moins facilement ses erreurs - ou ses égarements - à un auteur qui nous offre 10 pages et non 500...) mais le caractère condensé du texte, la naïveté touchante de la narratrice, cette petite voix qui semble venir des profondeurs de son être, tout cela nous encourage à ranger ce récit parmi les livres qui comptent.
La narratrice est donc une petite fille, Ilda, illettrée et solitaire, qui vit dans un petit village du Portugal : un père taciturne, alcoolique et indifférent, une mère dérangée, occasionnellement violente, que son existence monocorde pousse un peu plus chaque jour vers la folie ; enfin, pour clore le tableau familial, un grand-père à demi paralysé qui est pourtant le seul à s'intéresser à Ilda. Celle-ci ne va plus à l'école depuis que son père lui a demandé de surveiller sa mère quand lui est au travail ; quand elle peut y retourner, une fois par semaine, elle est la risée de tous et la cible préférée de la maîtresse. C'est grâce à l'almanach du grand-père que les lettres s'offrent enfin à elles : "Un jour j'ai regardé une image, puis les lettres en bas, puis de nouveau l'image. Et alors, les lettres se sont assemblées en petits tas quand je les ai regardées à nouveau. Chaque petit tas signifiait quelque chose, l'un était un chien, l'autre une maison. Je suis devenue rouge de surprise et me suis sentie presque suffoquer. Mon grand-père a ri et j'ai vu que je ne pouvais pas revenir en arrière : je ne pouvais pas regarder les lettres sans les lire." L'acte de lecture, en dépit de sa simplicité apparente, est vécu comme un miracle ; et c'est un peu le cas de chacun des événements qui sont ici contés : la réalité, passée au filtre de la conscience de la petite-fille, est vue comme une suite de microrévélations qui alimentent l'imaginaire de la narratrice et l'aident à grandir, à comprendre que les adultes dissimulent, eux, de grands mystères qu'elle perce peu à peu, discrètement, mais avec obstination.
Un homme, en particulier, l'intrigue : "Il ne vaut rien, ce Serafim Das Canas, en dehors de sa belle gueule", commentent les commères du village ; "Celui-là, ce n'est qu'une fois mort qu'il se corrigera"... Mais la petite-fille se souvient d'un petit portrait de ce même homme, caché dans les affaires de sa mère : est-ce vraiment lui qu'elle rejoint les nuits où la lune change ?
D'autres énigmes la taraudent, telle l'histoire de Mahomet, lue dans l'Almanach, qu'elle admire : "la révélation était une chose qui lui était tombée dessus, disait Mahomet. Une chose qui le touchait comme une parole entendue soudainement. Et ensuite plus rien n'était pareil. Une parole qui est comme un éclair et ouvrait une fenêtre sur le monde." ; elle s'approprie ce récit et c'est alors qu'elle se met à rêver des anges qui lui apparaîtront, c'est une certitude, le jour de sa première communion...
Par bonheur, les mystères qui parsèment ce récit sans fards et en tissent la toile narrative ne sont pas nécessairement résolus car jamais nous ne quittons l'espace subjectif de la petite, mais elle nous laisse cependant deviner beaucoup de choses : quelques dialogues ou disputes, des conversations avec son grand-père, des mots attrapés çà et là, au vol, et qui tous, s'inscrivent dans son esprit. Les Anges est une chronique d'une grande sensibilité, composée de fragments qui se rassemblent petit à petit pour enfin former une belle mosaïque et dans le même temps, une exploration de désirs naissants, un cheminement paradoxalement serein qui passe par le religieux, l'imaginaire et l'indicible pouvoir des mots.


B. Longre
(mars 2003